Jean-Robert Pitte, géographe, est président de l’université Paris IV-Sorbonne et de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires. Il est l’un des principaux instigateurs de la candidature de la France auprès de l’Unesco, annoncée, samedi 23 février, par Nicolas Sarkozy, pour obtenir l’inscription de son patrimoine gastronomique au patrimoine mondial.

Pourquoi cette candidature ?

L’Unesco agit depuis longtemps pour la sauvegarde du patrimoine architectural et paysager. La convention, adoptée en 2003, étend cette préoccupation au patrimoine culturel immatériel, c’est-à-dire aux traditions orales (spectacles, rituels, langues) et aux savoir-faire liés à l’artisanat. La gastronomie, tradition vivante, répond à cette nouvelle classification. Depuis plusieurs années, l’Institut européen d’histoire des cultures de l’alimentation (IEHCA) associé à l’université de Tours, explore notre patrimoine alimentaire : des chercheurs (anthropologues, historiens et géographes) débattent lors de forums annuels avec des professeurs des écoles hôtelières. Nous avions donc préparé le terrain de longue date.

Depuis la ratification de cette convention par la France, en 2007, il nous fallait d’abord convaincre les pouvoirs publics de l’intérêt de la démarche. C’est chose faite. Reste à persuader l’Unesco d’inaugurer cette nouvelle procédure avec la cuisine française. S’il est un pays où la cuisine est considérée comme un bien commun, recréé en permanence, et respectueux de la diversité culturelle, c’est bien la France.
Comment allez-vous préparer le dossier de candidature ?

L’Unesco a posé comme condition la participation effective des communautés concernées à toutes les étapes de la procédure d’inscription. Avec Francis Chevrier, délégué général de l’IEHCA, nous avons rassemblé une quinzaine d’historiens, de géographes, des représentants du monde de la restauration et du monde agricole, de spécialistes des questions patrimoniales et gastronomiques au sein de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires. De nombreuses personnalités soutiennent ce projet : Paul Bocuse, Michel Guérard, Alain Ducasse, Joël Robuchon, Guy Savoy…

Le dossier de candidature devra répondre aux critères très spécifiques posés par l’Unesco, c’est-à-dire montrer que l’art culinaire est transmis de génération en génération, et qu’il est recréé en permanence par les communautés en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire. Les exemples devront aussi démontrer qu’il procure un sentiment d’identité et de continuité et contribue à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. Il devra être accompagné d’un plan de sauvegarde. Il ne s’agit donc pas d’une entreprise de labélisation de produits agricoles ou de protection des recettes ni de classification des cuisines nationales, les unes par rapport aux autres, mais d’une prise de conscience globale, d’essence éminemment culturelle. L’inscription de notre patrimoine culinaire ne se fera pas sur des critères qualitatifs ou comparatifs, mais exclusivement sur les valeurs portées par la convention.
Qu’entendez-vous par “plan de sauvegarde d’un patrimoine immatériel” ?

L’Unesco attend de toute candidature qu’elle s’accompagne d’un projet à long terme visant à assurer la préservation du patrimoine concerné. Cette obligation de sauvegarde devra maintenir le dynamisme de notre gastronomie en la protégeant de tout académisme. La Mission a donc vocation à seconder l’Etat dans l’adoption d’une politique générale visant à mettre en valeur la gastronomie au sein de la société. Notre rôle sera aussi de sensibiliser l’opinion publique française à cette cause, car il est capital, aux yeux de l’Unesco, que les populations concernées se retrouvent dans cette initiative et la soutiennent.

Propos recueillis par Jean-Claude Ribaut

Article de: http://www.lemonde.fr/

admin On March - 28 - 2008

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