Aux confins de la Lozère, Saint-Chély-d’Apcher, petite commune rurale, connaît son lot d’exclusion, de situations de précarité. L’entraide passe, entre autres, par un atelier cuisine où quelques femmes en difficulté viennent échapper à leur quotidien.

Nous étions venus pour un reportage sur les personnes âgées vivant en dessous du seuil de pauvreté. Et puis les aléas d’une rencontre manquée, d’une maladie qui retient le témoin au lit… L’automne dessinait sur l’Aubrac et la Margeride des touches brunes, pourpres, rousses. Le vert des sapins en semblait plus profond. Plus intense. Aux confins de la Lozère, à un jet de pierre du Cantal, Saint-Chély-d’Apcher, baigné par une lumière douce, profitait encore d’un petit soleil frileux d’octobre. Les bénévoles nous avaient accueillis avec un festin régional. L’après-midi avançait tranquillement quand le responsable de l’équipe locale interpella Monique. «Et pourquoi tu ne témoignerais pas, toi ?» On expliqua la chose, on négocia le temps d’un café ou deux. Mais Monique, responsable de l’atelier cuisine de Saint-Chély-d’Apcher, ne voulait pas entendre parler d’un reportage sur elle. Encore moins de photos. On insista, pour la forme, tout en sachant que l’on peut être têtu dans ce contrefort du Massif central. Et tenace. Monique préférait parler de ses “filles”. Aliah, Marie-France, Mimi, Maryse et toutes les autres qu’elle a rencontrées depuis sept ans qu’elle anime l’atelier cuisine. « Quand on aime, on ne compte pas », sourit-elle quand on lui demanda d’évoquer le nombre de ses “filles” : « Il faut tout faire pour leur donner un peu de bonheur et même aller au-delà. Il faut les sortir de la galère et leur donner la chance de pouvoir donner à leur tour. » Monique. Experte pour ramener la conversation sur l’atelier cuisine. Loin. Très loin de son intimité qu’elle s’évertua à protéger férocement. On ne s’y risqua donc plus et rendez-vous fut pris pour observer de plus près Monique, entourée de ses “filles”, en chef cuisinière.

Les participantes se réunissent chaque mardi contre une participation annuelle de 8 euros. Une fois par mois, elles organisent et cuisinent un repas-débat qui permet à des personnes âgées isolées de rompre la solitude le temps d’un après-midi. «Ce n’est pas simplement une activité, avait prévenu Monique. Vous verrez, ça va bien au-delà de la cuisine.» Aucune surprise dès lors, à la voir naviguer, papillonner, voltiger, flotter de l’une à l’autre, presque en apesanteur. Un œil sur la salade au roquefort, un autre sur la pâte à tarte, une parole pour l’une, un mot pour l’autre. Fuyant toujours l’objectif du photographe et se réfugiant derrière celles qu’elle appelle affectueusement les “petites” : « Allez les petites, venez prendre le café.» «Les petites, vous me lavez la salade.» «Bon, on va passer aux patates là, les petites hein !»

Chaleur humaine. Dans la cuisine se propageait la douce chaleur du four où cuisait la pâte à tarte. Se dessinaient aussi la chaleur humaine, les fils tendus entre ces femmes. Du coup, la solidarité, le partage, l’échange n’étaient plus ces mots abstraits, ressassés à longueur de discours, de discussions stériles ou d’articles convenus. Ces valeurs s’incarnaient. Prenaient vie, formes, couleurs, visages. Une main sur une épaule. Un baiser échangé avec une des personnes âgées. Un éclat de rire. Un sourire timide. Autant de signes, de gestes qui ne trompent pas. Galères, problèmes, ennuis étaient restés dehors, oubliés, le temps d’un repas préparé ensemble. Le temps d’une recette que Monique avait concoctée en ayant le souci de la réaliser avec le plus petit budget possible. «C’est sûr, ça aide de faire des recettes sans trop de dépenses, confirmait Michèle. Moi je touche seulement le revenu minimum d’insertion et il faut bien payer le loyer et le reste… mais avant tout, ici, ça permet de voir les autres, d’oublier ses problèmes, de rigoler.» Aliah approuvait : «On apprend beaucoup de choses. On refait les recettes chez nous. Et puis on rigole. On rigole beaucoup.» Monique oubliait même un peu de sa réserve, si fière de ses “petites” qui savent elles aussi si bien donner : «Quand j’ai perdu mon mari, elles m’ont téléphoné tous les jours, tous les soirs pour m’aider à remonter la pente. » Les premières “invitées” du repas-débat arrivaient. Retrouvailles et embrassades chaleureuses. Les apprenties cuisinières s’activaient aux fourneaux et donnaient le dernier tour de main à la rouelle de porc et à la jardinière de légumes dont les senteurs suaves titillaient les papilles. Monique installait tout son monde. Donnait en douceur ses derniers ordres. La partition était finie. Restait à savourer le menu. On s’éclipsa lentement, laissant Monique et les cuisinières à leur intimité retrouvée. En refermant la porte dernière nous, me revenait une des rares confidences que Monique avait bien voulu confier à propos de la lassitude qui pouvait parfois l’envahir. «De temps en temps, il me tarde d’être en vacances pour voir mes petits-enfants. Mais quand je ne suis pas là, je me demande surtout comment je vais retrouver les femmes de l’atelier. Je veux tellement les sortir de la galère. J’irai jusqu’au bout pour elles.»

Stéphane Fernandez

source: http://www.secours-catholique.asso.fr

admin On January - 22 - 2008

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